• La Mère Noël et ses lutines

    Libre interprétation du tableau de Christophe Desrayaud

    " La Mère Noël et ses lutines"

    - Conte rocambolesque pour adultes - 

    Conte pour adultes : La Mère Noël et ses lutines

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    Conte pour adultes : La Mère Noël et ses lutines

     

    Il était une fois quatre sœurs, filles oubliées d’une servante tout juste pubère et d’un notable crasseux de la fin du  19ème siècle, dans une campagne auvergnate d’un autre temps. Les pauvres filles, aussi laides les unes que les autres, nées chacune à un an d’intervalle, n’avaient pour seul avenir que le même destin domestique qu’avait connu leur mère, à savoir retrousser les manches avant de se faire trousser par le premier venu.

    Un soir de Noël, l’aînée des quatre filles s’agenouilla devant le perron du manoir où ses sœurs et elle servaient le maître des lieux. Loin d’être croyante, ou un minimum pieuse, l’aînée s’adressa alors à une figure imaginaire :

    -      Dieu, Jésus, Saint-Nicolas, ou le Père Noël, je ne sais pas à qui m’adresser. Je suis lassée de tant de malheur et de laideur. Je fais un vœu en cette nuit de Noël : je souhaite que la beauté s’empare du visage de mes sœurs et de moi-même, pour que nous devenions jolies et que nous épousions chacune un beau gentilhomme. S’il vous plaît… Entendez-moi, je vous en supplie. Nous avons toutes les quatre dépassé les vingt ans et nous ne voulons pas terminer dans un manoir poussiéreux, à servir le maître et à être la risée des autres domestiques, qui se moquent de notre laideur.

    Dieu et son fils Jésus, visiblement peu intéressés par cette requête si particulière, passèrent le mot à Saint-Nicolas. Celui-ci ne fut pas touché par le vœu de la jeune servante, et décida d’en informer le Père Noël.

    Le Père Noël, peu habitué à ce genre de demandes, se trouva perplexe.  

    -          C’est une demande inhabituelle, je vais voir ce que je peux faire.

    Il frappa à la porte de  la chambre de son épouse, la Mère Noël. C’était une femme hors normes, à tout point de vue, tant physiquement que moralement. D’une grande taille, plantureuse, les seins lourds, le ventre lui écrasant le pubis, elle était de tous les excès. Son côté pantagruélique parfaitement assumé, elle était également dotée d’un caractère fort et plutôt colérique. C’était avant tout une femme libre et indépendante, s’affranchissant volontiers des us et coutumes  bourgeoises de l’époque.

    Son principal plaisir était de s’abandonner à la gourmandise et  à la luxure. Souvent délaissée par son époux, occupé toute l’année à préparer la soirée de distribution des cadeaux du 24 décembre, la Mère Noël aimait à trouver des contreparties intéressantes à la solitude quotidienne. Dotée des mêmes pouvoirs que le Père Noël, la Mère Noël pouvait, d’un claquement de doigts, faire apparaitre cadeaux et offrandes, bijoux, tapis somptueux où elle se vautrait, mets et vins d’exception qu’elle engloutissait goulument et  qu’elle partageait avec de jeunes gens, qu’elle aimait beaux et bien faits,  les faisant apparaitre  et disparaître au gré de ses envies.

    Au grand désespoir du Père Noël, son épouse passait la plupart de son temps complètement nue. Son époux adorait lui offrir des costumes somptueux de Mère Noël, mais rien ne lui convenait à part les bonnets de Noël, que la plantureuse Mère Noël portait chaque jour de l’année sur sa tête.

    Etalée comme à son habitude sur son lit, la Mère Noël laissa entrer son époux.

    -          Que veux-tu ?

    -          J’aimerais te faire part d’une demande inhabituelle d’une jeune servante d’une vingtaine d’années, qui souhaiterait un sort meilleur pour ses sœurs et elle-même. Laide comme ses sœurs, la jeune fille voudrait connaître la beauté pour épouser un beau jeune homme. Elle fait le même vœu pour ses trois sœurs. Ces jeunes filles n’ont jamais rien demandé depuis leur enfance, qu’est-ce que tu en penses ? J’ai besoin de ton avis, et de tes dons d’apparition.

    -          Qu’est-ce que j’ai à gagner dans l’histoire ?

    -          Peut-être la satisfaction d’avoir aidé ces pauvres filles. Je sais que tu fais apparaitre des jeunes gens,  peut-être pourras-tu en sélectionner quelques-uns pour épouser ces jeunes filles.

    -          Je veux bien, mais comme dans la vie, on n’a rien pour rien, elles devront respecter une condition.

    -          Laquelle ?

    -          Avant de recouvrer la liberté, elles devront être mes lutines pendant une année. Je leur demanderai tout ce qui me passe par la tête et elles devront l’accepter.

    -          Et après, elles épouseront quatre gentilshommes ?

    -          Si elles tombent sincèrement amoureuses, et si elles se font aimer en retour, je le promets.

    -      Nous sommes le 24 décembre,  demain, jour de Noël, les quatre filles se réveilleront dans notre maison.

    -         C’est  parfait, je les attends.

    Le Père Noël fit son travail de distribution de cadeaux toute la nuit du 24 décembre. Epuisé, il alla se coucher le lendemain matin, aux aurores. Lorsqu’il ferma les yeux, quatre jeunes filles commencèrent à s’éveiller dans une chambre voisine.

    -          Où sommes-nous ?  demanda la plus jeune,

    -          Mon vœu a été exaucé ! hurla l’aînée.

    C’est ainsi que l’aînée évoqua son vœu  et expliqua l’histoire à ses sœurs, incrédules.

    -          Nous allons rencontrer le prince charmant ?

    -          Je l’espère, je l’espère !

    La porte de la chambre grinça. La Mère Noël entra, le pas lourd,  et s’adressa aux quatre filles :

    -     Vous avez sollicité le Père Noël pour un vœu. Je suis son épouse. En contrepartie de votre demande, vous serez à ma disposition pour une année entière en tant que lutines. Vous me servirez à boire, à manger, vous me laverez, et nous pourrons partager des moments intimes, comme des rencontres avec de jeunes hommes. Vous avez un an pour me servir, et un an pour tomber amoureuse de votre promis et qu’il tombe également amoureux de vous. Si dans un an les sentiments ne sont pas là, si vous n’êtes pas sincères, vous retournerez à votre sort. Dans le cas contraire, vous trouverez la beauté et épouserez votre promis. Une chose importante : vous ne devrez pas faire part de vos sentiments à vos sœurs, et bien sûr, les jeunes hommes ne vous dévoileront pas leurs sentiments avant le 24 décembre prochain.

    -          Mais elle est toute nue ! s’étonna une des sœurs.

    -          Ecoutons-là jusqu’au bout, notre avenir en dépend.

    -    Vous serez logées toutes les quatre dans cette chambre. Veuillez être toujours présentables, bien coiffées, et avenantes. Je vous dis à tout à l’heure, mesdemoiselles !

    La Mère Noël partie, les jeunes filles échangèrent sur ce qui venait de se passer.

    -          Que craignons-nous ? Il faut lui faire confiance, notre destin est en jeu !

    -          Faire confiance à une femme nue, qui porte un bonnet de Noël !

    -          Nous n’avons pas le choix, déclara la troisième sœur, nous devrons la servir.

    -      Ecoutez, mes sœurs, c’est moi qui ai fait le vœu pour nous quatre, il y aura peut-être des moments difficiles, mais je sais au fond de moi que  nous avons une chance de trouver l’amour et la beauté, enfin!     

    -          Cette femme est nue et nous regarde bizarrement !

    -          Elle veut des faveurs sexuelles, j’en suis sûre !

    -          Sommes-nous dans un harem ?

    -          Non, je suis sûre que non.

    -          Prenons en main notre destin !

    -          Et notre liberté !

    -          Mais je ne veux pas que ma liberté passe par la soumission !

    -          Je suis d’accord !

    -          Moi je ne suis pas d’accord,  je veux avoir une meilleure vie, même s’il y a des sacrifices pour cela !

    -          Je suis du même avis, je veux devenir belle et épouser mon prince charmant !

    Les quatre sœurs n’étaient pas d’accord. Le débat continua entre les deux choix possibles : continuer ou renoncer. Puis, à bout de palabres et d’explications, les quatre sœurs décidèrent d’accepter l’offre de la Mère Noël.

    Elles passèrent le premier trimestre de l’année à nettoyer toute la maison. Le second trimestre fut consacré à préparer des repas d’exception pour la Mère Noël. Au milieu de l’année, celle-ci leur présenta quatre jeunes hommes.

    -     Vous disposez maintenant de l’autre moitié de l’année, soit six mois, pour connaitre ces jeunes hommes, ici présents, les apprécier, partager du temps avec eux. Si à la fin de l’année vous ne tombez pas amoureuse et vous ne vous êtes pas fait aimer en retour, vous retournerez chez votre ancien maître.

    -          Mais nous ne connaissons rien aux choses de l’amour !

    -     Nous n’avons que très peu d’expérience, des rencontres fortuites avec d’autres domestiques ou des maîtres …

    -          Je vous apprendrai !

    C’est ainsi que la Mère Noël fit l’éducation sentimentale et sexuelle des quatre jeunes servantes. Elle leur apprit la douceur des caresses, la tendresse, la complicité, accompagnait leurs gestes les plus intimes. Elle leur apprit le don de soi, que lorsqu’on aime vraiment, notre propre corps ne nous appartient plus vraiment et que l’on s’offre de tout notre âme à l’être aimé. La générosité, le partage, les quatre servantes seront-elles prêtes pour cela ?

    Chaque soir, avant d’aller se coucher, un cérémonial étrange  consistait à les placer toutes les quatre sous elle, ses deux bras les encerclant, comme si elle s’asseyait confortablement dans un fauteuil, d’où quatre paires de fesses dépassaient de façon plutôt incongrue. Soumission ou protection, le Père Noël ne sut jamais ce qui signifiait cette étrange posture, où les servantes, accroupies, pouvaient rester de longues minutes sous la Mère Noël, sans rien qui ne se passe vraiment.

    Discret, le Père Noël vivait en marge de ce qui se passait sous son toit. Il attendait simplement de connaître le dénouement de cette histoire rocambolesque. 

    Au mois de décembre, les quatre servantes avaient passé six mois avec leurs quatre prétendants. Les quatre sœurs n’avaient pas échangé entre elles, et ne connaissaient pas les sentiments des unes et des autres sur les quatre jeunes hommes, ni les sentiments des prétendants.

    Le grand jour arriva. Le 24 décembre au soir, la Mère Noël convoqua les huit jeunes gens, en présence du Père Noël, juste avant qu’il ne parte pour  sa tournée de Noël.

    -      Nous sommes le 24 décembre. Il y a un an, vous avez émis le souhait de devenir belles pour épouser un gentilhomme. Vous avez accepté  le défi proposé : être à mon service pendant un an en tant que lutines, me servir, accepter tous mes désirs et caprices, avec comme contrepartie d’être formée à l’amour,  mais aussi partir à la quête du véritable amour, celui qui est désintéressé, et que l’on partage indéfiniment. Ayant la faculté de double vue, je sais aujourd’hui  si des sentiments se sont noués entre vous, et s’ils concordent. Je vais vous appeler chacune et chacun, et vous m’indiquerez votre choix à l’oreille. Attention ! Je verrai qui ment !

    C’est ainsi que la Mère Noël appela chacune des sœurs et chacun des prétendants. Tous avaient le cœur qui battait la chamade. Les prétendants connaissaient l’histoire des quatre sœurs et les sacrifices consentis pendant des années à servir des maîtres sans scrupules, puis à servir la Mère Noël. Ils ont appris à  connaître les jeunes filles, les apprécier, malgré leur laideur, et  à voir en elles la bonté et l’amour.

    Le Père Noël, impatient de connaître la fin de l’histoire, s’approcha de son épouse :

    -          Dis-moi, quelle est ta décision ? Qui ment ? Qui a été sincère ?

    -          Les quatre jeunes filles sont tombées amoureuses des quatre prétendants, et chacun le sien ! Elles ont appris ce qu’était l’amour, et j’ai le plaisir de t’annoncer qu’il en est de même du côté des jeunes gens. Ils ont vu, au-delà de la laideur, les qualités des jeunes filles et leur véritable beauté.

    -          Mais alors, quand vas-tu les transformer en superbes jeunes filles ? Elles attendent la beauté physique maintenant !

    -     J’ai décidé de ne pas leur apporter la beauté. Les prétendants sont tombés sincèrement amoureux d’elles telles qu’elles sont, avec tous leurs défauts physiques. Ils repartiront avec leurs promises telles qu’elles sont et resteront !

    -         Mais tu as menti ?

    -          Je leur avais dit qu’elles trouveraient la beauté, elles l’ont trouvé ! C’est la beauté intérieure qui est le plus important dans la vie, car contrairement à la beauté physique qui décroit au fil des années, la beauté intérieure  perdure.

    C’est ainsi que les tourtereaux ont accepté la décision souveraine de la Mère Noël et sont repartis unis pour la vie, parole de Mère Noël !

     

    La légende ne dit pas si, de son pas lourd, une Mère Noël continue de se promener nue, coiffée de son bonnet de Noël, quelque part, loin, là-bas, au pays des lutines.

     

     


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